Retour du kitsch, revanche du décoratif.

Pendant longtemps, le beau a été un but. Aujourd’hui, il gêne. On lui préfère le concept, le malaise, l’engagement. Dans les galeries comme sur les réseaux, le beau fait peur : trop lisse, trop séduisant, trop simple. Comment en est-on arrivé à douter de la beauté ?
La beauté, coupable d’innocence
Depuis la modernité, l’art a voulu s’affranchir du joli.
Duchamp a signé un urinoir, Warhol une boîte de soupe, Kippenberger un bureau bancal — et la beauté classique s’est retrouvée reléguée au musée d’avant.
Être “beau”, c’est devenu être suspect : ne pas penser assez, ne pas déranger, plaire au lieu de heurter.
Dans cette méfiance, le beau est devenu un problème moral, presque politique.
Comme si la séduction visuelle empêchait toute profondeur.

L’époque du concept
L’art contemporain valorise la friction : la beauté y semble secondaire, voire déplacée.
Les œuvres doivent faire penser avant de faire sentir.
La beauté, jugée trop consensuelle, est remplacée par l’ironie, la complexité, le malaise.
Le spectateur, face à une œuvre “trop belle”, se demande aussitôt : où est le piège ?
Ce soupçon permanent transforme le regard en posture critique — impossible de se laisser toucher sans se justifier.

Le retour du décoratif
Pourtant, quelque chose bouge.
La génération actuelle d’artistes revendique un rapport décomplexé à la beauté, au décor, à la couleur.
Des figures comme Gaëlle Choisne, Shahryar Nashat, Issy Wood ou Jana Euler réhabilitent le sensible sans naïveté.
Le kitsch, longtemps méprisé, revient en force comme langage émotionnel.
Dans la mode et le design, cette esthétique du plaisir visuel s’assume pleinement : il ne s’agit plus de décorer, mais de guérir le regard.

L’épreuve de sincérité
Notre rapport au beau est peut-être devenu plus intime, plus fragile.
La beauté ne choque plus par son excès, mais par sa sincérité.
Dans un monde saturé de simulacres, ce qui touche vraiment paraît suspect.
Regarder une œuvre “belle” sans second degré demande du courage : accepter d’être atteint, sans ironie.
Peut-être que la beauté n’est plus une qualité formelle, mais une disposition — un état de disponibilité au monde.
Vers un beau post-ironie
Les artistes contemporains réinventent un beau complexe, impur, narratif.
Laure Prouvost mêle sensualité et absurdité.
Cyprien Gaillard capte la beauté des ruines.
Pol Taburet peint la splendeur trouble du visible.
Ce n’est pas un retour à l’harmonie, mais à la tension : le beau qui vacille, qui blesse, qui respire.
Un beau conscient de sa propre artificialité, et c’est peut-être là sa nouvelle honnêteté.
Regarder sans se méfier

Le beau n’est pas mort, il s’est déplacé.
Il ne prétend plus consoler ni impressionner — il accompagne.
À l’heure où tout s’analyse, choisir la beauté est un acte de résistance douce : une manière d’habiter le monde sans cynisme.
Regarder sans se méfier : voilà, peut-être, la forme la plus radicale du regard contemporain.

Encadré : à voir / à lire / à écouter
À voir
– The Milk of Dreams, Biennale de Venise 2022
– Shahryar Nashat – Streams of Spleen, Kunsthalle Basel
– Laure Prouvost – Deep See Blue Surrounding You, Pavillon français 2019
– Pol Taburet – Ensorcelled, Balice Hertling, Paris
À lire
– Elaine Scarry, On Beauty and Being Just
– Arthur Danto, The Abuse of Beauty
– Yves Michaud, L’art à l’état gazeux