
Musée de la Libération de Paris : quand le lieu devient une archive
Il faut descendre une centaine de marches pour comprendre ce qui distingue vraiment ce musée.
À vingt mètres sous la place Denfert-Rochereau subsiste l’abri où l’état-major des Forces françaises de l’intérieur de la région parisienne s’installe pendant les journées décisives d’août 1944. Le colonel Henri Rol-Tanguy y dirige les opérations au moment où Paris se soulève contre l’occupant allemand.
Le Musée de la Libération de Paris se trouve aujourd’hui juste au-dessus.
Ce rapprochement entre collections et lieu historique n’existait pourtant pas à l’origine.
De Montparnasse à Denfert-Rochereau
Le musée naît en 1994, au-dessus de la gare Montparnasse, à partir de deux ensembles distincts : une donation de la Fondation du Maréchal Leclerc de Hauteclocque et le legs à la Ville de Paris d’Antoinette Sasse, peintre, résistante et amie de Jean Moulin.
Le premier parcours mettait déjà en parallèle deux trajectoires : celles de Jean Moulin et de Philippe de Hauteclocque, futur général Leclerc. Deux hommes qui ne se sont jamais rencontrés, mais dont les engagements permettent de raconter la France libre, la Résistance intérieure et le chemin vers la Libération. Musée de la Libération Leclerc Moulin
En 2015, la Ville de Paris décide de déplacer le musée.
Le choix de Denfert-Rochereau change profondément sa lecture. Il ne s’agit plus seulement de présenter des objets relatant l’histoire : le musée vient s’installer dans l’un des endroits où cette histoire s’est réellement déroulée. Musée de la Libération Leclerc Moulin
Il ouvre sur son nouveau site le 25 août 2019, exactement 75 ans après la Libération de Paris. Paris Musées
Un bâtiment qui raconte plusieurs Paris
Avant même 1944, le site possède une autre histoire.
Le musée occupe l’un des anciens pavillons de la barrière d’Enfer, construits à partir de 1785 par Claude-Nicolas Ledoux. Ces bâtiments appartenaient au mur des Fermiers généraux et servaient à percevoir l’octroi sur les marchandises entrant dans Paris.
Les pavillons sont classés monuments historiques depuis 1907. Musée de la Libération Leclerc Moulin
Un seul endroit fait donc cohabiter plusieurs strates de la ville : le Paris fiscal du XVIIIe siècle, ses infrastructures souterraines, la Résistance de 1944 et le musée contemporain.
C’est précisément ce qui rend son implantation plus intéressante qu’un simple changement d’adresse.
Jean Moulin et Leclerc, mais pas seulement
Le nom interminable du musée pourrait laisser croire à deux biographies juxtaposées.
Le parcours va plus loin.
Plus de 300 objets, documents, photographies, archives audiovisuelles et témoignages replacent Moulin et Leclerc au milieu d’une histoire collective : occupation, clandestinité, répression, Résistance, combats et retour de la liberté. Chemins de Mémoire
Cette construction évite en partie le piège du musée consacré uniquement aux « grands hommes ». Autour des deux figures apparaissent les réseaux, les combattants, les anonymes et les mécanismes matériels de la Résistance.
Photographies, tracts, journaux clandestins, uniformes, objets personnels et images de propagande permettent aussi de regarder la guerre comme une guerre de représentations et de circulation de l’information.
C’est là que le musée rejoint particulièrement le territoire d’OFFSCREEN : l’histoire ne passe pas seulement par les événements, mais par les images et les objets qui les ont rendus visibles — ou qu’il fallait précisément garder invisibles.
Vingt mètres sous Paris
Reste le véritable hors-champ du musée.
Du 20 au 28 août 1944, l’abri de défense passive situé sous le pavillon ouest devient le poste de commandement clandestin des FFI de la région parisienne. Musée de la Libération Leclerc Moulin
Cécile Rol-Tanguy y travaille notamment aux côtés de son mari. Elle transcrit appels et courriers clandestins pendant la semaine de la Libération. Des décennies plus tard, elle défendra elle-même l’idée de transférer le musée à Denfert-Rochereau afin que ce poste de commandement puisse être ouvert au public. Musée de la Libération Leclerc Moulin
La descente change alors la nature de la visite.
Les vitrines documentent l’histoire. Le sous-sol en constitue une trace physique.
Et dans une ville où la Seconde Guerre mondiale est souvent racontée par plaques commémoratives, monuments et photographies, pouvoir entrer dans un espace opérationnel resté sous les pieds des passants produit quelque chose de beaucoup plus rare : la sensation que l’histoire de Paris existe encore derrière ses murs — et sous ses trottoirs.