Musée Carnavalet : 160 ans à conserver Paris pendant qu’il disparaît

En 1866, Paris décide de créer un musée consacré à sa propre histoire. Le choix n’a rien d’anodin : sous Napoléon III et Haussmann, la capitale connaît alors l’une des transformations urbaines les plus radicales de son histoire. Cent soixante ans plus tard, Carnavalet conserve plusieurs centaines de milliers d’œuvres et d’objets. Et raconte aussi cette étrange obsession parisienne : changer la ville tout en essayant de sauver ce qui disparaît.

Une enseigne de boutique.

Une photographie d’une rue détruite.

Le lit de Marcel Proust.

Une maquette de la guillotine.

Des fragments d’architecture.

Des peintures de Paris.

Des objets révolutionnaires.

Des décors entiers démontés puis reconstruits à l’intérieur d’un musée.

Carnavalet ressemble parfois moins à un musée qu’à une gigantesque mémoire externe de Paris.

Cela tient à la nature de ses collections.

Mais aussi aux circonstances de sa naissance.

Car lorsque la Ville décide, en 1866, de créer un musée consacré à l’histoire de Paris, la capitale est précisément en train de changer de visage.

carnavalet 160 ans

1866 : conserver une ville que l’on transforme

Depuis 1853, le préfet Georges-Eugène Haussmann conduit, sous l’autorité de Napoléon III, une transformation spectaculaire de Paris.

Des quartiers sont percés.

Des rues disparaissent.

De grands axes apparaissent.

Les réseaux d’eau et d’égouts sont modernisés. De nouveaux parcs, équipements et immeubles redessinent la capitale.

Cette modernisation produit également des destructions considérables.

Le musée Carnavalet rappelle que c’est dans ce contexte de transformations urbaines que naît le projet d’un musée consacré à l’histoire de Paris. En 1866, la municipalité achète l’hôtel Carnavalet afin d’y installer cette nouvelle institution.

Le geste est presque contradictoire.

D’un côté, Paris détruit une partie de son tissu ancien pour devenir une ville moderne.

De l’autre, elle commence à récupérer ses traces.

Le musée de Paris apparaît au moment où Paris découvre qu’une ville peut perdre sa mémoire.

Avant le musée, un hôtel particulier

Carnavalet n’a évidemment pas été construit pour devenir un musée.

L’hôtel Carnavalet est l’un des plus anciens hôtels particuliers du Marais. Sa construction commence au milieu du XVIe siècle pour Jacques de Ligneris, président du Parlement de Paris. L’architecte Pierre Lescot est traditionnellement associé au projet et le décor sculpté de la façade à Jean Goujon.

Le bâtiment doit son nom à une autre propriétaire : Françoise de La Baume, veuve de Kernevenoy, dont le nom breton aurait progressivement été transformé en « Carnavalet ».

Plus tard, l’hôtel accueille l’une de ses habitantes les plus célèbres : Madame de Sévigné, qui y vit de 1677 à 1696.

Avant même de contenir l’histoire de Paris, le bâtiment en possédait donc déjà plusieurs couches.

1880 : Paris ouvre son musée

Il faut pourtant attendre 1880 pour que Carnavalet ouvre véritablement au public.

Entre la décision de 1866 et cette inauguration, l’histoire s’accélère.

La guerre franco-prussienne éclate en 1870.

Le Second Empire tombe.

Paris est assiégé.

Puis vient la Commune de Paris en 1871.

L’Hôtel de Ville brûle pendant la Semaine sanglante et une partie importante des archives municipales disparaît dans l’incendie.

Le musée qui devait raconter l’histoire de la capitale prend alors une autre importance.

La conservation n’est plus seulement une affaire d’objets anciens.

Elle devient aussi une réponse à la disparition des traces.

Lorsque Carnavalet ouvre finalement ses portes, Paris possède désormais un endroit spécifiquement chargé de conserver sa propre histoire.

Comment mettre une ville entière dans un musée ?

C’est là que Carnavalet devient étrange.

Comment collectionner Paris ?

Un musée des beaux-arts peut collectionner des peintures.

Un musée de la mode, des vêtements.

Un musée d’histoire naturelle, des spécimens.

Mais une ville ?

Carnavalet répond progressivement : presque tout.

Peintures, sculptures, photographies, dessins, gravures, affiches, monnaies, enseignes, mobilier, objets archéologiques, maquettes, souvenirs historiques, éléments architecturaux ou objets du quotidien rejoignent les collections.

Aujourd’hui, le musée annonce plus de 600 000 œuvres et objets, de la Préhistoire à nos jours.

Cette accumulation raconte quelque chose d’important.

L’histoire d’une ville ne se trouve pas seulement dans ses monuments.

Elle peut tenir dans une devanture.

Une chaise.

Une pièce de monnaie.

Une photographie.

Une lettre.

Ou un morceau de mur.

Sauver des morceaux de Paris

Certaines collections poussent cette logique beaucoup plus loin.

Carnavalet n’a pas seulement récupéré des objets provenant de bâtiments parisiens.

Le musée a parfois conservé leurs décors.

Boiseries, plafonds, peintures murales et ensembles décoratifs ont été démontés puis remontés dans les salles.

On peut ainsi traverser des intérieurs provenant de lieux qui ont changé, été transformés ou disparu.

Le musée devient alors une architecture faite d’autres architectures.

Un Paris intérieur reconstitué à l’intérieur de Paris.

Cette pratique peut aujourd’hui sembler étrange.

Mais elle répond directement à la logique qui accompagne la naissance de l’institution : lorsqu’un bâtiment ne peut être conservé, peut-on au moins en sauver un fragment ?

Photographier avant que tout disparaisse

Cette obsession pour la disparition possède également une histoire photographique.

Dès les grandes transformations du XIXe siècle, la photographie devient un outil permettant de documenter les quartiers promis à la démolition.

Charles Marville photographie ainsi le vieux Paris avant et pendant les transformations haussmanniennes.

Ses images montrent rues étroites, façades, commerces et passages dont certains disparaîtront quelques années plus tard.

La photographie accomplit alors quelque chose de nouveau.

Elle ne sauve pas le bâtiment.

Elle sauve son apparence.

Cette logique documentaire deviendra fondamentale dans la constitution d’une mémoire visuelle de Paris et occupe aujourd’hui une place importante dans les collections photographiques de Carnavalet.

Une photographie peut ainsi devenir patrimoniale précisément parce que son sujet n’existe plus.

La Révolution française comme immense collection

Carnavalet possède également l’un des ensembles les plus importants consacrés à la Révolution française.

Peintures, sculptures, estampes, médailles, mobilier, objets commémoratifs ou objets ayant appartenu à des acteurs de la période permettent de raconter l’événement autrement que par les grands tableaux historiques.

L’histoire passe par les choses.

Une cocarde.

Une assiette.

Une enseigne.

Une miniature.

Un souvenir.

Cette manière de collectionner est essentielle à l’identité du musée.

Carnavalet ne raconte pas uniquement Paris par ses chefs-d’œuvre.

Il raconte aussi la manière dont une époque produit ses propres objets.

Et puis il y a Marcel Proust

Parmi les objets les plus célèbres du musée figure la chambre de Marcel Proust.

Ou plutôt sa reconstitution.

Le mobilier provenant de sa dernière résidence du 44 rue Hamelin a été donné au musée par sa gouvernante Céleste Albaret. Carnavalet présente aujourd’hui notamment son lit, son mobilier et différents objets personnels.

L’ensemble résume presque parfaitement la logique du musée.

L’appartement n’existe plus tel que Proust l’a connu.

Mais quelques objets suffisent à reconstruire mentalement un lieu.

Carnavalet ne conserve donc pas toujours Paris lui-même.

Il conserve parfois ce qui permet encore de l’imaginer.

Un musée qui collectionne aussi le Paris ordinaire

C’est probablement là que Carnavalet devient plus contemporain qu’il n’en a l’air.

Car qu’est-ce qui mérite d’entrer dans l’histoire ?

Les monuments, évidemment.

Les grands personnages.

Les événements politiques.

Mais aussi une enseigne de magasin ?

Une photographie de manifestation ?

Un ticket ?

Une publicité ?

Un objet quotidien ?

À mesure que ses collections se rapprochent de notre époque, le musée doit constamment effectuer cette sélection.

Et le problème devient vertigineux.

Le Paris du XIXe siècle est aujourd’hui historique parce que le temps a déjà fait le tri.

Mais que faut-il conserver du Paris de 2026 pour quelqu’un qui visitera Carnavalet en 2126 ?

Un pass Navigo ?

Une trottinette électrique ?

Un menu Deliveroo ?

Une pancarte de manifestation ?

Un maillot du PSG ?

Une affiche du métro ?

Un smartphone contenant 40 000 photographies de Paris ?

La question peut sembler légèrement absurde.

Elle est pourtant exactement celle que pose tout musée consacré au présent.

Le musée lui-même est devenu un morceau d’histoire

Carnavalet s’est considérablement transformé depuis son ouverture.

L’hôtel Carnavalet a été progressivement agrandi et relié à l’hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau afin d’accueillir des collections toujours plus importantes.

Plus récemment, le musée a fermé en 2016 pour une rénovation majeure menée notamment par l’agence Chatillon Architectes, Snøhetta et Nathalie Crinière.

Il a rouvert en 2021 avec un parcours entièrement repensé, davantage accessible et plus attentif aux différentes manières de raconter l’histoire de la capitale.

Le musée chargé de conserver les transformations de Paris doit donc lui-même se transformer.

Encore un paradoxe.

160 ans plus tard, que faut-il sauver ?

L’anniversaire de Carnavalet pourrait facilement produire une célébration institutionnelle.

Cent soixante ans.

Quelques chefs-d’œuvre.

Quelques dates.

Un gâteau imaginaire.

Mais son histoire raconte quelque chose de beaucoup plus intéressant.

En 1866, Paris comprend qu’une ville qui se modernise doit également décider ce qu’elle souhaite conserver.

La question n’a jamais disparu.

Elle est même devenue plus urgente.

Les commerces ferment.

Les intérieurs sont rénovés.

Les façades changent.

Les enseignes sont remplacées.

Les quartiers se transforment.

Des lieux considérés comme parfaitement ordinaires aujourd’hui deviendront peut-être précieux lorsqu’ils auront disparu.

Carnavalet possède alors une fonction étrange.

Il ne conserve pas seulement ce que Paris a été.

Il participe à décider ce dont Paris se souviendra.

Et cent soixante ans après sa création, c’est probablement encore la question la plus intéressante que puisse poser un musée consacré à une ville :

qu’est-ce que nous regardons aujourd’hui sans savoir que nous sommes déjà en train de le perdre ?

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