Marché de l’Illustration Impertinente : dessiner les corps autrement

Les 3 et 4 octobre 2026, le Marché de l’Illustration Impertinente revient au Hasard Ludique pour sa neuvième édition. Une trentaine d’artistes y dessinent corps, sexualités et désirs loin des représentations habituelles. Derrière son humour volontairement potache, le rendez-vous pose une question beaucoup plus sérieuse : qui décide encore des corps que nous avons le droit de montrer ?

Des fesses, des vulves, des fantasmes, des corps gros, queer, racisés, handicapés, désirants.

Et beaucoup de dessins.

Affiche 2026 du Marché de l’Illustration Impertinente réalisée par Minh Fâ

Depuis bientôt dix ans, le Marché de l’Illustration Impertinente organise à Paris une étrange collision entre marché d’illustrateurs, festival érotique et espace de discussion autour des représentations du corps.

Les 3 et 4 octobre 2026, sa neuvième édition réunit une trentaine d’artistes au Hasard Ludique, dans le 18e arrondissement. Le marché est gratuit, réservé aux plus de 18 ans ; performances et ateliers complètent la programmation.

Mais derrière les jeux de mots, les fesses dessinées et l’autoproclamée « grande messe coquine », le sujet dépasse largement l’érotisme.

Car nous n’avons probablement jamais vu autant de corps.

La question est plutôt de savoir lesquels.

Des corps partout, mais pas n’importe lesquels

Publicité, cinéma, pornographie, Instagram, TikTok, applications de rencontre : notre environnement visuel est saturé de corps.

Ils vendent des vêtements, du parfum, des abonnements, des programmes sportifs et parfois simplement leur propre image.

Cette omniprésence pourrait donner l’impression que toutes les représentations sont désormais possibles.

L’édition 2026 du Marché part précisément du constat inverse.

Les organisateurs mettent cette année l’accent sur les corps « fantasmés, exotisés ou normés » et souhaitent confronter ces représentations dominantes à des visions plus diverses du désir et de l’intime.

La programmation aborde ainsi explicitement les corps féminins, racisés, gros, queer ou handicapés, mais aussi leur objectification et leur absence dans certaines représentations dominantes.

Le problème n’est donc plus simplement :

peut-on montrer un corps ?

Mais :

qui peut le montrer, et depuis quel regard ?

Pourquoi passer par l’illustration ?

Il y a quelque chose d’intéressant à poser cette question avec des dessins.

La photographie entretient nécessairement une relation avec un corps ayant existé devant l’objectif.

L’illustration possède une liberté différente.

Un corps dessiné n’a pas besoin de correspondre à une personne réelle. Il peut être disproportionné, fragmenté, poilu, immense, minuscule, hybride, impossible.

Il peut échapper à l’anatomie.

Et surtout à l’idée de perfection photographique.

L’illustrateur choisit littéralement ce qui existe sur la page.

La représentation peut donc devenir un laboratoire.

Elle permet de fabriquer les images que la publicité, la pornographie traditionnelle ou la culture populaire ont longtemps laissées en dehors du cadre.

Le sexe comme sujet graphique

Le Marché de l’Illustration Impertinente n’a jamais réellement caché son sujet.

Lors de sa deuxième édition en 2019, ses fondatrices Alexandra Duthé et Camille Chenal expliquaient déjà que l’idée initiale d’un marché consacré au sexe et aux désirs avait rapidement ouvert des questions plus complexes : représentation des fantasmes, hétéronormativité, place des corps, nudité et limites de ce qu’une image peut montrer.

L’érotisme fonctionne ainsi comme un terrain particulièrement efficace pour parler d’image.

Parce qu’un dessin sexuel n’est jamais complètement neutre.

Il montre ce qu’une époque considère comme désirable.

Ce qu’elle trouve acceptable.

Ce qu’elle préfère cacher.

Et parfois ce qu’elle ne sait même pas représenter.

Dessiner ce qu’on nous a appris à cacher

Le titre de l’une des tables rondes de l’édition 2026 résume presque tout le projet :

« Dessiner ce qu’on nous a appris à cacher ».

Illustrateurs, auteurs et militants y interrogent la manière dont l’image peut participer à une réappropriation du corps. Le programme pose notamment une question très simple : comment reprendre le pouvoir sur nos propres images ?

Parmi les participants, l’illustratrice et autrice marocaine Merieme Mesfioui mêle calligraphie, motifs marocains, références à l’art islamique et érotisme pour travailler autour du corps, du désir et des sexualités.

Laura Stromboni-Couzy développe avec My Dear Vagina un projet réunissant plus de 365 représentations de vulves afin de confronter les imaginaires à la diversité anatomique réelle.

Ariane Burgelin travaille quant à elle autour du corps, de l’amour et de l’intime dans une perspective féministe et intersectionnelle.

Trois pratiques différentes.

Mais une même idée : produire une image peut aussi servir à reprendre possession d’une représentation.

De l’impertinence à la politique du regard

Le mot « impertinent » pourrait laisser penser que le marché revendique simplement la provocation.

Montrer des sexes.

Faire rire.

Choquer légèrement.

Puis vendre quelques prints.

Mais neuf éditions racontent autre chose.

Dès 2021, l’événement revendiquait un érotisme débarrassé des normes de genre et de corps. En 2023, il se présentait toujours comme un espace destiné à renouveler les imaginaires érotiques. En 2026, cette réflexion se concentre explicitement sur la représentation politique des corps.

Le déplacement est intéressant.

L’impertinence n’est plus nécessairement de montrer davantage.

Internet s’en charge très bien.

Elle consiste plutôt à montrer autrement.

Une trentaine de manières de dessiner le désir

Le marché réunit cette année une trentaine d’illustrateurs, artistes et créateurs parmi lesquels Ariane Burgelin, Amandine Poupet, Amin Lebiad, Astrid Bayard / Oustrid, Coucouaurélien, Estelle Reb, Justine Chanal, Laura Stromboni-Couzy / My Dear Vagina, Lila Tretout, Marie Casaÿs, Minh Fâ, Noémie Naoumi, Solène Bonamour ou Tue L’Amour.

Minh Fâ signe également l’identité visuelle de cette neuvième édition. Kiblind souligne que l’illustrateur s’est emparé des codes érotiques et décomplexés du Marché pour son affiche 2026.

La diversité des styles compte autant que celle des sujets.

Car il n’existe évidemment pas une esthétique unique de l’érotisme contemporain.

Certaines images sont explicites.

D’autres naïves.

Drôles, tendres, graphiques, absurdes ou volontairement crues.

Et cette pluralité empêche précisément le désir de retrouver immédiatement une nouvelle norme.

Quand le marché devient aussi scène

Le dessin ne reste d’ailleurs pas sur le papier.

La programmation étend cette réflexion à la photographie, au spectacle et à la performance.

Le FET’SHOW de Maison Furieuse utilise ainsi cabaret, performance et culture fétiche pour aborder consentement, pouvoir, plaisir et pratiques BDSM dans une perspective sex-positive.

Le photographe Wawi Abdel Kader propose avec Temple de Lumière des sessions photographiques participatives conçues comme une réponse à la fétichisation et à l’objectification du corps.

Enfin, le Collectif NU.E.S présente Quand la neige fond entre mes cuisses, spectacle dans lequel cinq personnes queer travaillent autour de leurs propres érotismes et de leur rapport aux normes.

L’illustration devient alors le point de départ d’une réflexion beaucoup plus large sur le regard.

Une autre économie de l’image

Il existe aussi une dimension plus discrète dans ce type de marché : celle de la circulation des œuvres.

Un dessin acheté directement à un illustrateur ne passe ni par une galerie ni par une grande plateforme.

Prints, petites éditions, fanzines et objets permettent à des artistes de vendre directement leur travail à un public.

Cette accessibilité faisait partie du projet dès ses premières éditions. En 2019, ses fondatrices expliquaient vouloir maintenir un niveau d’exigence dans la sélection tout en proposant des œuvres accessibles à différents budgets.

Ce modèle participe aussi au retour d’une culture graphique imprimée.

À l’heure où une illustration peut être vue puis oubliée en quelques secondes sur Instagram, acheter un tirage produit un geste exactement inverse.

L’image quitte le flux.

Elle devient un objet.

Instagram accepte-t-il vraiment tous les corps ?

Cette question traverse implicitement l’édition 2026.

Car une grande partie de la nouvelle illustration circule aujourd’hui sur des plateformes qui sont simultanément ses principaux espaces d’exposition et ses principaux systèmes de contrôle.

Les artistes y construisent leur public.

Mais leurs images doivent aussi composer avec les règles de modération.

La programmation du Marché aborde directement cette tension, notamment à travers le travail de My Dear Vagina et les questions de visibilité et de censure des représentations anatomiques sur les réseaux sociaux.

Cela crée une situation assez étrange.

Jamais les artistes n’ont disposé d’autant de moyens pour diffuser leurs images.

Mais ces images circulent dans des espaces privés qui déterminent également ce qu’un corps peut montrer.

L’impertinence change alors encore de sens.

Dessiner librement ne suffit plus.

Il faut parfois réussir à faire passer le dessin dans l’algorithme.

Ce que l’impertinence montre vraiment

Il serait facile de résumer le Marché de l’Illustration Impertinente à son iconographie.

Des fesses.

Du sexe.

Des couleurs.

Quelques provocations.

Mais le plus intéressant se situe probablement derrière.

Pendant longtemps, la transgression consistait à rendre le corps visible.

Aujourd’hui, les corps sont partout.

La question s’est déplacée.

Quels corps sont visibles ?

Qui les désire ?

Qui les représente ?

Qui contrôle leur image ?

Et lesquels continuent malgré tout à disparaître du cadre ?

Le Marché de l’Illustration Impertinente porte plutôt bien son nom.

En 2026, l’image véritablement impertinente n’est peut-être plus celle qui montre un corps nu.

C’est celle qui refuse qu’on lui explique à quoi ce corps devrait ressembler.


INFOS PRATIQUES

Marché de l’Illustration Impertinente #9
3 et 4 octobre 2026
Le Hasard Ludique
128 avenue de Saint-Ouen, Paris 18e
Marché : samedi et dimanche, 12h–19h
Accès libre au marché — réservé aux plus de 18 ans
Certaines soirées, performances et activités sont sur réservation.

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