Pendant près de dix ans, Romain Laprade a photographié des halls d’immeubles parisiens construits entre les années 1960 et 1980. Réunis dans Hallways, ces lieux que l’on traverse habituellement sans les regarder racontent une autre histoire de Paris : celle des mosaïques, des boîtes aux lettres, des miroirs, des luminaires et d’une modernité cachée derrière les portes d’entrée.

Paris possède un problème avec son image.

Hall d’immeuble parisien photographié par Romain Laprade pour la série Hallways

Haussmann, les toits de zinc, les façades en pierre, les balcons en fer forgé : la ville dispose d’un vocabulaire visuel tellement identifiable qu’il finit parfois par masquer tout le reste.

Romain Laprade regarde précisément ailleurs.

Pour Hallways, le photographe ne photographie ni monuments ni appartements remarquables. Il pousse les portes d’immeubles et s’arrête dans l’espace situé entre les deux.

Le hall.

Un endroit conçu pour être traversé et rarement pour être regardé.

Photographier ce que personne ne regarde

Pendant plusieurs années — près d’une décennie selon le récit qu’il fait de ce travail — Laprade a parcouru Paris à la recherche de halls d’immeubles construits principalement entre les années 1960 et 1980.

Il y photographie des mosaïques, des compositions géométriques, des miroirs, des boîtes aux lettres, des luminaires, des poignées, des typographies, des assemblages de bois, de métal, de verre ou de céramique.

Pris séparément, presque aucun de ces éléments n’est spectaculaire.

C’est justement le sujet.

Ces espaces appartiennent à cette catégorie étrange de choses que nous voyons constamment sans vraiment les regarder.

On ouvre une porte.

On traverse quelques mètres.

On attend éventuellement un ascenseur.

Puis on oublie.

Laprade fait exactement l’inverse : il s’arrête là où tout le monde continue d’avancer.

Un autre Paris moderne

Le choix des années 1960 à 1980 n’est pas anodin.

Cette période correspond à un moment où architectes, décorateurs et designers expérimentent largement avec les matériaux industriels, les couleurs, la géométrie et l’aménagement des espaces collectifs.

Paris ne ressemble alors pas uniquement à l’image patrimoniale que la ville donne d’elle-même.

Derrière certaines façades apparaissent inox, miroirs fumés, mosaïques colorées, éclairages indirects, volumes géométriques et compositions presque abstraites.

Ce patrimoine possède pourtant une particularité : il est souvent invisible depuis la rue.

Pour le découvrir, il faut entrer.

Hallways fonctionne ainsi presque comme l’archéologie d’un Paris intérieur.

Pas celui des appartements.

Celui qui commence juste avant eux.

Entre rue et appartement

Le hall possède également un statut architectural étrange.

Il n’est déjà plus complètement public.

Mais il n’est pas encore privé.

On peut y croiser un voisin, un livreur, quelqu’un qui attend, quelqu’un qui repart. On peut parfois y rester quelques minutes, mais personne n’est vraiment censé s’y installer.

Jean-Claude Girard, dont le texte accompagne le livre, replace précisément ces halls dans cette position intermédiaire, entre espace public et intimité domestique.

Cette ambiguïté donne aux photographies une partie de leur étrangeté.

Elles montrent des lieux conçus pour accueillir des corps.

Pourtant, les corps ont presque entièrement disparu.

Il reste leur environnement.

Des architectures sans habitants

Cette absence humaine traverse une grande partie du travail de Romain Laprade.

Né en 1988, le photographe développe depuis plusieurs années un vocabulaire visuel très lié à l’architecture, au paysage et aux espaces modernistes. En 2026, le Centre Pompidou lui a également confié une série réalisée dans le bâtiment de Beaubourg vidé de son public avant sa longue fermeture pour rénovation.

Dans Hallways, cette manière de photographier produit un effet particulier.

Sans habitants, le hall perd temporairement sa fonction.

Les boîtes aux lettres deviennent des sculptures.

Une poignée devient une forme.

Un miroir devient une surface colorée.

Une lampe devient un point dans une composition.

Le photographe ne transforme pourtant rien physiquement.

Il change simplement l’échelle de notre attention.

Quand l’architecture devient presque abstraite

Les images de Hallways ne cherchent d’ailleurs pas à documenter méthodiquement les bâtiments.

Le projet n’est ni un inventaire architectural ni une étude typologique.

RVB Books insiste au contraire sur la manière dont Laprade détache ces espaces de leur contexte immédiat pour construire des images presque autonomes, guidées par les matières, les couleurs, les motifs et les correspondances formelles.

C’est une distinction importante.

Une photographie d’architecture cherche souvent à expliquer un bâtiment.

Ici, on ne sait pas toujours où l’on se trouve.

La façade disparaît.

L’adresse importe peu.

L’architecte n’est pas nécessairement indiqué.

Ce qui reste est une organisation de formes.

Un rectangle rouge.

Une surface réfléchissante.

Quelques sphères.

Un escalier.

Une grille de boîtes aux lettres.

À force d’être isolée, l’architecture commence presque à ressembler à de la peinture abstraite.

Le détail plutôt que le monument

Cette manière de regarder inverse aussi la hiérarchie habituelle du patrimoine.

Nous savons reconnaître un monument.

Nous savons qu’il faut nous arrêter devant lui.

Une institution, une plaque ou un guide nous indique déjà qu’il mérite notre attention.

Le hall d’un immeuble résidentiel ne bénéficie généralement d’aucun de ces signaux.

Il peut pourtant contenir une remarquable composition de matériaux conçue il y a cinquante ans.

Et celle-ci peut disparaître demain lors d’une rénovation sans que personne ne pense nécessairement à la documenter.

Hallways acquiert ainsi involontairement une dimension d’archive.

Non parce que Laprade entreprend un inventaire scientifique de ces espaces.

Mais parce qu’il photographie une esthétique architecturale particulièrement vulnérable : celle que personne ne pense encore à appeler patrimoine.

Paris derrière les portes

Il existe aussi quelque chose de légèrement frustrant dans ces images.

Elles montrent un Paris auquel on n’a normalement pas accès.

Les halls sont visibles depuis la rue pendant quelques secondes lorsqu’une porte s’ouvre. Ils apparaissent derrière une vitre. On en aperçoit un fragment en passant.

Puis la porte se referme.

Le projet joue avec cette frontière.

La ville possède ainsi une seconde architecture, presque clandestine, cachée derrière ses façades.

Une architecture connue quotidiennement par ses habitants mais largement absente de l’imaginaire collectif parisien.

Laprade ne découvre donc pas véritablement des lieux secrets.

Il photographie quelque chose de plus intéressant :

des lieux visibles que nous avons appris à ne plus voir.

Un livre construit comme une déambulation

Publié en 2026 par RVB Books, Hallways rassemble ces photographies dans un volume de 368 pages, au format 23 × 28 cm. Le livre est accompagné d’un texte de Jean-Claude Girard et sa conception graphique est signée Pierre-Alexis Guinet.

Son organisation ne suit pas simplement les rues ou les immeubles.

Les photographies se répondent par associations visuelles : une matière en appelle une autre, une géométrie réapparaît quelques pages plus loin, une couleur trouve son écho dans un autre espace.

Le livre reproduit ainsi quelque chose du travail même de Laprade.

Chercher.

Entrer.

Regarder.

Reconnaître soudain une forme.

Puis passer à la suivante.

Ce que Hallways photographie vraiment

On pourrait regarder Hallways comme un livre consacré au design des halls parisiens des Trente Glorieuses et des décennies suivantes.

Ce serait exact.

Mais un peu court.

Car le véritable sujet pourrait être ailleurs.

Dans notre capacité à décider ce qui mérite d’être regardé.

Un monument possède déjà son cadre.

Une œuvre possède son cartel.

Un bâtiment célèbre possède son architecte.

Le hall anonyme ne possède rien de tout cela.

Il faut donc que quelqu’un s’arrête.

La photographie de Romain Laprade commence peut-être exactement à cet endroit : quand quelque chose que nous traversons tous les jours devient soudain quelque chose devant lequel rester.

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