Faut-il vraiment sauver les bâtiments que Paris déteste ?

La rénovation à 800 millions d’euros de la Tour Montparnasse vient de subir un coup d’arrêt. Depuis son inauguration en 1973, le gratte-ciel traîne une réputation peu enviable : trop haut, trop sombre, trop massif, trop peu parisien. Mais cinquante ans plus tard, une autre question apparaît. Et si les bâtiments que nous détestons aujourd’hui étaient précisément ceux que nous regretterons d’avoir transformés demain ?

Tour Montparnasse dominant les immeubles parisiens, construite en 1973

Pendant des années, le scénario semblait écrit.

La Tour Montparnasse était la tour que Paris n’aimait pas.

Il suffisait de taper son nom sur Internet pour rencontrer les mêmes adjectifs.

Laide.

Sombre.

Massive.

Anachronique.

Une erreur verticale plantée au milieu d’une ville supposément horizontale.

Puis une solution est arrivée.

Il fallait la transformer.

Une façade plus claire. Davantage de transparence. Une base remodelée. Un hôtel. Des espaces ouverts au public. Une serre agricole au sommet. De la végétation.

La Tour Montparnasse allait enfin devenir plus acceptable.

Le projet, remporté en 2017 par le collectif Nouvelle AOM, devait radicalement modifier le bâtiment. Mais son coût a progressivement atteint environ 800 millions d’euros. Le 23 septembre 2026, les copropriétaires ont rejeté à plus de 76 % la première phase de travaux qui devait permettre d’enclencher cette transformation.

À moins d’un nouveau rebondissement, le permis de construire doit expirer le 26 novembre.

La Tour Montparnasse pourrait donc conserver, au moins provisoirement, une partie de ce que le projet voulait précisément faire disparaître.

Son apparence.

Et soudain une autre question devient possible.

Faut-il vraiment corriger les bâtiments que nous n’aimons pas ?

Paris n’a jamais aimé la Tour Montparnasse

L’histoire commence avant même son inauguration.

À la fin des années 1950, le secteur de l’ancienne gare Montparnasse doit être profondément transformé. La gare est déplacée et plusieurs milliers de logements vétustes sont détruits. Le réaménagement libère plusieurs hectares de terrains constructibles.

Dès 1958, les premières études envisagent une tour.

Le projet suscite rapidement des critiques, notamment en raison de sa hauteur. Sa construction commence finalement à la fin des années 1960 et l’édifice est inauguré le 18 juin 1973.

Avec ses 210 mètres et 59 étages, la tour bouleverse immédiatement la silhouette parisienne.

Elle devient aussi une exception.

Après l’expérience des tours et des grands projets urbains des décennies d’après-guerre, Paris resserre progressivement les règles concernant les immeubles de grande hauteur.

La Tour Montparnasse finit ainsi par devenir exactement ce qu’elle semblait devoir annoncer :

non pas la première d’une nouvelle génération de tours dans Paris,

mais presque la dernière.

1973 : Paris voulait être moderne

Pour comprendre la Tour Montparnasse, il faut cependant oublier un instant le Paris que nous connaissons aujourd’hui.

Au début des années 1970, la modernité architecturale n’a pas nécessairement la couleur de la pierre de taille.

Elle est verticale.

Technique.

Industrielle.

Le béton, l’acier et le verre incarnent une autre manière de penser la ville.

Les infrastructures se développent. Les quartiers sont restructurés. Les grands ensembles ont profondément transformé la périphérie et les banlieues. Le Programme Architecture Nouvelle, créé en 1972, encourage lui-même l’expérimentation architecturale et considère encore technique et industrialisation comme des vecteurs de renouvellement.

La Tour Montparnasse appartient à ce moment.

Elle n’est pas un accident tombé du ciel.

Elle est le produit d’une époque qui imaginait sincèrement que Paris devait changer pour rester moderne.

C’est peut-être précisément ce qui nous dérange aujourd’hui.

Le problème des bâtiments trop récents pour être historiques

Nous savons assez bien protéger ce qui est ancien.

Une église médiévale.

Un hôtel particulier du XVIIe siècle.

Une façade Art nouveau.

Un immeuble Art déco.

Le temps a déjà effectué une partie du travail.

Il nous a appris à regarder ces architectures comme du patrimoine.

Les bâtiments récents connaissent une situation beaucoup plus inconfortable.

Ils vieillissent avant de devenir historiques.

Le ministère de la Culture reconnaît lui-même que la valeur patrimoniale de l’architecture récente reste encore insuffisamment reconnue, alors même que de nombreux bâtiments du XXe siècle arrivent à la fin d’un premier cycle de vie et doivent être rénovés, transformés ou adaptés aux nouvelles exigences environnementales.

C’est exactement la zone dans laquelle se trouve la Tour Montparnasse.

Elle a 53 ans.

Trop vieille pour être neuve.

Trop récente pour bénéficier automatiquement de la bienveillance accordée au patrimoine.

Nous avons déjà détesté des bâtiments que nous protégeons aujourd’hui

Paris possède pourtant une certaine expérience en la matière.

Le Centre Pompidou en constitue l’un des exemples les plus évidents.

Lors de sa conception puis de sa construction dans les années 1970, le bâtiment de Renzo Piano, Richard Rogers et Gianfranco Franchini provoque de violentes controverses.

Sa structure métallique, ses réseaux apparents, ses couleurs et son esthétique industrielle rompent radicalement avec son environnement.

Aujourd’hui, le Centre Pompidou bénéficie du label Architecture contemporaine remarquable. Il fait lui-même l’objet d’une importante campagne de restauration destinée à préserver et adapter le bâtiment.

Ce n’est évidemment pas la preuve que toute architecture détestée deviendra un chef-d’œuvre.

Mais cela rappelle quelque chose d’important :

le goût architectural n’est pas stable.

Le temps transforme les erreurs en témoins

Il existe un moment étrange dans la vie d’un bâtiment.

Son esthétique cesse progressivement d’être simplement démodée.

Elle devient représentative d’une époque.

Le mobilier des années 1970 l’a déjà vécu.

Les typographies aussi.

Le plastique orange.

Le chrome.

Le béton brut.

Les moquettes épaisses.

Les intérieurs modernistes.

Des choses autrefois considérées comme embarrassantes deviennent soudain désirables lorsqu’une génération suffisamment éloignée commence à les regarder autrement.

L’architecture suit parfois le même mécanisme.

Ce qui semblait être une erreur esthétique devient un document historique.

Non parce que le bâtiment est soudain devenu plus beau.

Mais parce que nous avons changé.

Instagram a aussi changé notre manière d’aimer le béton

Le phénomène dépasse Paris.

Depuis plusieurs années, l’architecture brutaliste et moderniste connaît une spectaculaire revalorisation visuelle.

Les grands volumes de béton, les géométries radicales et les bâtiments autrefois associés à une modernité vieillissante sont devenus des sujets photographiques recherchés.

Le paradoxe est intéressant.

Une architecture peut être désagréable à habiter, difficile à entretenir ou contestable urbanistiquement tout en devenant extrêmement photogénique.

Les réseaux sociaux ont renforcé cette dissociation.

On ne regarde plus seulement un bâtiment pour son usage.

On regarde sa silhouette.

Ses matières.

Ses répétitions.

Son étrangeté.

Son potentiel d’image.

Le bâtiment mal-aimé peut ainsi connaître une deuxième vie avant même d’avoir été restauré.

Mais conserver ne signifie pas ne rien changer

C’est là que le cas Montparnasse devient plus compliqué.

La tour possède de vrais problèmes.

Son enveloppe est vieillissante. Son fonctionnement doit être adapté. Elle a nécessité d’importantes opérations liées à l’amiante. Le bâtiment a été vidé de ses occupants en mars 2026 en prévision du chantier et des fragments de vitrage se sont encore détachés durant l’été.

Ne rien faire n’est donc pas réellement une option.

La question n’oppose pas simplement conservation et destruction.

Elle oppose différentes manières de transformer.

Le ministère de la Culture pose aujourd’hui précisément ce problème pour l’architecture du XXe siècle : comment améliorer les performances et les usages d’un bâtiment tout en préservant ses qualités architecturales intrinsèques ? Sa stratégie actuelle fait de la réhabilitation du « déjà-là » un enjeu simultanément écologique et culturel.

Sauver un bâtiment peut donc vouloir dire le modifier.

Mais jusqu’où ?

Et si la rénovation effaçait précisément les années 1970 ?

Le projet Nouvelle AOM voulait rompre avec l’apparence actuelle.

La façade sombre devait laisser place à une enveloppe beaucoup plus transparente.

La base devait être élargie.

Le sommet devait accueillir une serre agricole.

La tour devait intégrer davantage de végétation et de nouveaux usages.

Sur les images du projet, la transformation est spectaculaire.

Mais elle révèle aussi notre propre époque.

Transparence.

Verre clair.

Végétation.

Mixité des usages.

Espaces ouverts.

Serre au sommet.

Une grande partie de l’architecture tertiaire contemporaine parle aujourd’hui ce langage.

Le Monde relevait d’ailleurs dès août 2026 que l’esthétique des images du projet Nouvelle AOM avait fini par se banaliser au cours des années écoulées depuis le concours de 2017.

C’est là que le problème devient presque ironique.

Nous pourrions transformer un bâtiment très identifiable des années 1970 pour lui donner l’apparence parfaitement identifiable des années 2020.

Et découvrir dans vingt ans que ce que nous avons effacé était justement ce qui le rendait intéressant.

Faut-il conserver ce qui est laid ?

La question est volontairement provocatrice.

Parce qu’elle repose sur une idée assez dangereuse : celle selon laquelle le patrimoine devrait être beau.

Or le patrimoine ne fonctionne pas comme un concours esthétique.

Un bâtiment peut être important parce qu’il représente une époque.

Une technique.

Une idéologie.

Une politique urbaine.

Une manière de travailler.

Ou même une erreur.

La Tour Montparnasse raconte énormément de choses sur Paris.

L’ambition modernisatrice de l’après-guerre.

La fascination pour la verticalité.

La transformation du quartier Montparnasse.

L’expansion des bureaux.

Puis le rejet des tours dans le centre de la capitale.

À ce titre, sa mauvaise réputation appartient presque à son histoire.

Paris ne s’est pas contenté de construire la Tour Montparnasse. Paris a passé cinquante ans à expliquer qu’elle n’aurait jamais dû la construire.

Cela aussi mérite peut-être d’être conservé.

La Tour Montparnasse n’est pas le Centre Pompidou

Il faut néanmoins résister à une autre tentation.

Réhabiliter automatiquement tout bâtiment controversé sous prétexte que d’autres architectures autrefois détestées sont devenues iconiques.

Le Centre Pompidou possède une histoire architecturale, programmatique et culturelle très différente.

La Tour Montparnasse n’est pas secrètement Beaubourg en attente de reconnaissance.

Et l’existence d’un regain d’intérêt pour le brutalisme ou les années 1970 ne transforme pas mécaniquement chaque bâtiment de cette période en patrimoine remarquable.

La vraie question est plus exigeante.

Qu’est-ce qui mérite d’être préservé dans un bâtiment que l’on doit transformer ?

Sa structure ?

Sa silhouette ?

Sa façade ?

Ses matériaux ?

Son rapport au quartier ?

Ou simplement sa présence dans le paysage ?

Détester peut être une forme de patrimoine

La Tour Montparnasse possède quelque chose que très peu de bâtiments réussissent à obtenir.

Tout le monde ou presque possède une opinion sur elle.

On la voit depuis des kilomètres.

Elle sert de repère.

Elle apparaît dans les films.

Elle domine la gare.

Elle parasite certaines cartes postales.

Elle permet même, depuis son sommet, d’obtenir l’une des rares vues panoramiques de Paris où la Tour Montparnasse elle-même n’apparaît pas.

La plaisanterie est ancienne.

Mais elle révèle aussi son statut.

La tour appartient désormais à l’image mentale de Paris, y compris pour ceux qui préféreraient l’en retirer.

C’est peut-être cela, le stade le plus étrange du patrimoine.

Quand un bâtiment devient suffisamment familier pour que même sa laideur fasse partie du paysage.

Paris doit-il apprendre à vivre avec ses erreurs ?

Le rejet du chantier à 800 millions d’euros ne signifie pas que la Tour Montparnasse restera telle quelle.

Les copropriétaires peuvent encore chercher une rénovation plus limitée. La Ville de Paris a elle-même appelé à l’élaboration rapide d’une solution alternative.

Le prochain projet devra répondre à des problèmes très concrets : sécurité, amiante, énergie, usages, économie.

Mais il pourrait aussi poser une question que le précédent semblait vouloir résoudre essentiellement par la métamorphose :

et si la Tour Montparnasse n’avait pas besoin de devenir une autre tour ?

Rénover n’oblige pas nécessairement à effacer.

Conserver n’oblige pas à figer.

Et reconnaître la valeur historique d’un bâtiment n’oblige même pas à le trouver beau.

C’est peut-être la leçon la plus intéressante de l’architecture récente.

Nous protégeons facilement les bâtiments que le passé nous a appris à aimer.

Le véritable test commence avec ceux que nous n’aimons pas encore.

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