Dans les années 1860, Nadar descend dans les Catacombes avec son appareil photographique. Le problème : vingt mètres sous Paris, il fait noir. Il lui faut donc expérimenter avec la lumière artificielle pour produire des images dans un lieu où la photographie semble techniquement impossible. Plus de 160 ans plus tard, ses photographies retournent sous terre, exactement là où leur histoire a commencé.
Imaginez une photographie.
Puis retirez la lumière.
Nous sommes au début des années 1860.
Les appareils sont lourds. Les plaques photographiques imposent des contraintes considérables. Les temps de pose sont encore longs.
Et Nadar décide de descendre environ vingt mètres sous Paris pour photographier les Catacombes.

Pas seulement quelques mètres à l’entrée.
Les galeries.
Les carrières.
Les ossements.
Le Paris souterrain.
Aujourd’hui, sortir son téléphone dans un espace sombre et obtenir immédiatement une image semble parfaitement banal.
En 1861, l’idée est presque absurde.
C’est précisément pour cela qu’elle intéresse Nadar.
Pourquoi Nadar est-il descendu sous Paris ?
Parce que Nadar ne considère pas seulement la photographie comme un moyen de faire des portraits.
Il veut savoir jusqu’où elle peut aller.
Né Gaspard-Félix Tournachon en 1820, Nadar a été caricaturiste, journaliste, écrivain, aéronaute et photographe. Son immense atelier parisien devient l’un des lieux emblématiques du portrait photographique au XIXe siècle.
Baudelaire.
Sarah Bernhardt.
George Sand.
Victor Hugo.
Gustave Doré.
Mais l’homme qui photographie les célébrités de son époque s’intéresse aussi à des territoires beaucoup moins accessibles.
Le ciel.
Et le sous-sol.
En 1858, il réalise depuis un ballon les premières expériences de photographie aérienne.
Quelques années plus tard, il part dans la direction exactement opposée.
Sous Paris.
Le problème : photographier sans lumière
La photographie possède pourtant une exigence assez difficile à négocier.
Elle a besoin de lumière.
Le mot lui-même le rappelle : phôs, lumière, et graphein, écrire.
Écrire avec la lumière.
Les Catacombes n’en ont presque aucune.
Nadar doit donc résoudre un problème technique avant de pouvoir résoudre un problème esthétique.
Comment photographier l’obscurité ?
Il expérimente alors avec l’éclairage artificiel.
Dans les carrières parisiennes, il utilise notamment des systèmes produisant une lumière électrique afin d’éclairer les espaces souterrains pendant les longues poses nécessaires aux photographies.
Le dispositif est lourd.
Il faut transporter appareils, plaques, matériel et systèmes d’éclairage dans les galeries.
La photographie souterraine devient presque une expédition.
Avant de pouvoir photographier les Catacombes, Nadar doit d’abord fabriquer le jour.
Les premiers flashs n’existaient pas encore
Ce détail change complètement notre manière de regarder ses photographies.
Nadar ne dispose évidemment pas du flash électronique qui permettra plus tard de produire en une fraction de seconde une quantité considérable de lumière.
Les premières expériences d’éclairage photographique artificiel appartiennent encore à un monde de batteries, d’arcs électriques et de dispositifs expérimentaux.
Photographier une galerie implique donc de construire momentanément les conditions lumineuses nécessaires à son apparition sur la plaque.
La lumière n’est plus seulement ce qui permet de voir le sujet.
Elle devient une partie de l’expérience.
D’une certaine manière, Nadar ne photographie pas simplement le souterrain.
Il invente aussi la manière dont celui-ci peut devenir visible.
Pourquoi y a-t-il des mannequins sur les photographies ?
Certaines images de Nadar possèdent aujourd’hui quelque chose d’étrange.
On y aperçoit des silhouettes humaines parfaitement immobiles.
Trop immobiles.
Ce sont parfois des mannequins.
La raison est essentiellement technique.
Les temps de pose nécessaires à ces photographies rendent extrêmement difficile la présence d’un modèle vivant parfaitement fixe.
Nadar utilise donc des figures artificielles pour donner une échelle aux espaces et introduire une présence humaine dans les galeries.
Le résultat est involontairement très contemporain.
Ces faux ouvriers semblent habiter un monde abandonné.
Ils ressemblent presque à des personnages d’installation.
La contrainte technique produit une esthétique.
Paris avait besoin de connaître ce qui se trouvait sous Paris
Ces images ne relèvent d’ailleurs pas uniquement de l’expérimentation photographique.
Au XIXe siècle, le sous-sol parisien est devenu un immense territoire technique.
Carrières.
Égouts.
Canalisations.
Galeries.
Ossuaire.
La ville moderne ne se construit pas uniquement en surface.
Elle possède une seconde architecture sous les rues.
L’administration cherche à connaître, cartographier et contrôler cet espace.
La photographie peut désormais participer à cette entreprise.
Les expériences souterraines de Nadar s’inscrivent ainsi dans une période où Paris se transforme radicalement sous le Second Empire.
Haussmann transforme les rues.
Belgrand développe les réseaux d’eau et d’égouts.
Et Nadar descend avec son appareil dans ce Paris que les habitants ne voient pas.
La photographie devient un outil permettant de montrer l’infrastructure invisible de la ville moderne.
Les Catacombes avant Instagram
Aujourd’hui, les Catacombes semblent presque conçues pour produire des images.
Des milliers de crânes.
Des alignements d’ossements.
Des tunnels.
Une lumière minimale.
Une architecture morbide immédiatement identifiable.
Mais leur puissance visuelle existait évidemment bien avant les réseaux sociaux.
À la fin du XVIIIe siècle, d’anciennes carrières commencent à accueillir les ossements transférés depuis des cimetières parisiens devenus insalubres, notamment celui des Innocents.
Les transferts se poursuivent pendant plusieurs décennies.
Progressivement, les os ne sont plus simplement stockés.
Ils sont organisés.
Crânes et os longs forment des murs et des compositions.
L’ossuaire devient donc lui-même une mise en scène.
Nadar arrive dans un espace où la mort possède déjà son architecture.
Il lui ajoute une image.
Photographier ce que Paris cache
Il y a quelque chose d’assez cohérent dans le parcours de Nadar.
Le portraitiste photographie les visages les plus célèbres de son époque.
Puis il photographie ce que personne ne peut voir.
Le ciel depuis un ballon.
Le sous-sol dans les carrières.
Ces expériences déplacent une idée fondamentale de la photographie.
L’appareil ne sert plus seulement à conserver ce qui se trouve devant nous.
Il permet d’accéder visuellement à ce que notre position ordinaire nous empêche de voir.
La photographie devient une machine à déplacer le regard.
Au-dessus de Paris.
Puis en dessous.
Le Paris visible et le Paris invisible
C’est peut-être là que ces photographies deviennent particulièrement intéressantes aujourd’hui.
Nous connaissons Paris essentiellement par sa surface.
Ses façades.
Ses monuments.
Ses rues.
Ses cafés.
Ses perspectives.
Mais cette image repose sur une architecture beaucoup plus vaste.
Métro.
Égouts.
Carrières.
Caves.
Réseaux électriques.
Canalisations.
Tunnels.
Fibres.
Une ville entière existe sous l’image officielle de la ville.
Nadar est l’un des premiers à avoir compris le potentiel photographique de ce renversement.
Pour regarder Paris autrement, il ne fallait peut-être pas photographier un autre monument.
Il fallait changer de niveau.
Une photographie revient à l’endroit où elle a été prise
C’est précisément ce qui rend l’exposition de 2026 particulièrement juste.
À partir du 29 septembre, les Catacombes de Paris présentent les photographies souterraines de Nadar dans les galeries mêmes auxquelles elles sont historiquement liées.
Plus d’un siècle et demi sépare donc le lieu photographié de l’image qui revient aujourd’hui l’habiter.
Ce déplacement produit une situation assez rare.
Habituellement, une photographie quitte son lieu d’origine.
Elle entre dans un livre.
Une archive.
Un musée.
Une collection.
Ici, le mouvement s’inverse.
L’image retourne sous terre.
Regarder une photographie là où elle a été prise
Cela change nécessairement l’expérience.
Voir une photographie des Catacombes dans une salle blanche permet d’étudier l’image.
La voir vingt mètres sous Paris permet aussi de regarder autour.
La température.
L’humidité.
La pierre.
L’obscurité.
La profondeur.
Le trajet nécessaire pour arriver jusque-là.
Tout ce que la photographie ne peut pas complètement enregistrer redevient présent.
Le visiteur peut alors mesurer physiquement ce que l’appareil de Nadar devait affronter.
L’exposition transforme ainsi le lieu en une sorte de gigantesque légende photographique.
Le décor explique l’image.
Nadar n’a pas seulement photographié les Catacombes
Il a surtout posé une question qui traverse toute l’histoire de la photographie :
que peut-on photographier que l’on ne pouvait pas voir auparavant ?
Les réponses changeront.
La photographie aérienne.
La radiographie.
La photographie astronomique.
La microscopie.
La photographie satellite.
La vision nocturne.
Les drones.
Les images thermiques.
Chaque nouvelle technologie déplace un peu plus la frontière du visible.
Les expériences de Nadar appartiennent à l’un des premiers moments de cette histoire.
L’appareil photographique cesse d’être uniquement une machine à reproduire ce que l’œil voit.
Il devient une machine capable d’aller là où l’œil n’est pas.
160 ans plus tard, la lumière revient sous terre
Il serait facile de regarder les photographies de Nadar comme des curiosités techniques du XIXe siècle.
Des images primitives.
Des expériences.
Des archives.
Mais leur étrangeté résiste.
Les silhouettes immobiles.
Les tunnels.
Les ossements.
Les zones avalées par le noir.
Et surtout cette sensation très particulière : quelqu’un est venu ici avec un appareil alors que presque tout lui disait que la photographie ne pouvait pas fonctionner.
Aujourd’hui, nous pouvons produire une image dans presque toutes les conditions.
Le problème n’est plus vraiment de savoir si nous pouvons photographier quelque chose.
Nous photographions presque tout.
C’est peut-être pour cela que les images de Nadar restent aussi intéressantes.
Elles viennent d’une époque où chaque nouveau territoire photographié agrandissait littéralement le monde visible.
Nadar est descendu sous Paris avec une question technique.
Il en est remonté avec quelque chose de beaucoup plus grand :
une nouvelle réponse à la question de savoir jusqu’où une photographie pouvait aller.
INFOS PRATIQUES
Nadar. Photographier les Catacombes
Catacombes de Paris
1 avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy, Paris 14e
Du 29 septembre 2026 au 31 janvier 2027
L’exposition est présentée dans le parcours des Catacombes ; réservation fortement recommandée compte tenu des conditions habituelles d’accès au site.