Couleurs saturées, silhouettes sculpturales, peaux éclairées comme des matières précieuses : Rafael Pavarotti a construit en quelques années l’un des langages les plus reconnaissables de la photographie de mode contemporaine. Au Musée des Arts Décoratifs, ses images posent surtout une autre question : que regarde-t-on réellement lorsqu’on regarde une photographie de mode ?
Avant le vêtement, il y a la couleur.
Rouge.
Bleu.
Jaune.
Noir.
Des couleurs tellement denses qu’elles semblent parfois avoir été posées directement sur l’image.
Puis viennent les corps.
Très droits.
Très présents.
Rarement anecdotiques.

Chez Rafael Pavarotti, la photographie de mode n’a pas vraiment l’air d’avoir été surprise.
Tout semble construit.
La lumière.
La pose.
Le décor.
Le vêtement.
La peau.
Et surtout la manière dont une personne occupe l’image.
C’est précisément ce qui rend son travail intéressant dans un musée.
Car retirer une photographie de mode de la page d’un magazine produit immédiatement une question :
que reste-t-il lorsque l’image n’a plus rien à vendre ?
De Belém aux magazines de mode
Rafael Pavarotti est né en 1993 à Belém, dans l’État du Pará, au nord du Brésil.
Cette origine revient régulièrement lorsqu’il parle de son travail.
Belém appartient à une région où la lumière, la végétation et les couleurs construisent un environnement visuel très différent de celui des capitales traditionnelles de la mode.
Pavarotti commence pourtant loin des grands studios internationaux.
Il photographie d’abord son entourage avant que son travail ne circule progressivement dans la mode.
En quelques années, il collabore avec certains des titres et maisons les plus visibles de l’industrie.
Vogue.
Vogue Italia.
British Vogue.
Dazed.
W Magazine.
Dior.
Valentino.
Balmain.
Mais réduire cette trajectoire à une success-story de photographe de mode ferait manquer ce qui distingue réellement ses images.
La couleur n’est jamais un arrière-plan
Chez Pavarotti, la couleur ne sert pas simplement à rendre une photographie spectaculaire.
Elle organise l’image.
Un fond rouge n’est pas seulement rouge.
Il modifie la peau.
Le vêtement.
La silhouette.
L’espace autour du modèle.
Les couleurs complémentaires produisent des tensions très calculées. Certaines images semblent presque fonctionner comme des aplats de peinture.
Le corps devient alors une forme à l’intérieur d’une composition.
Cette manière de travailler rapproche parfois ses photographies davantage de l’image construite que du reportage de mode.
Rien ne semble accidentel.
Même l’excès est contrôlé.
Photographier la peau noire autrement
Mais cette saturation possède aussi une dimension politique.
Pavarotti a régulièrement expliqué l’importance qu’il accorde à la représentation des personnes noires et à la manière dont la photographie de mode a historiquement éclairé — ou mal éclairé — les différentes carnations.
La question paraît technique.
Elle ne l’est pas seulement.
Pendant une grande partie de son histoire, la photographie couleur a été développée autour de standards qui prenaient les peaux blanches comme référence.
Éclairage, pellicules, étalonnage puis pratiques professionnelles ont participé à produire des images dans lesquelles les carnations plus foncées pouvaient perdre leurs nuances.
Chez Pavarotti, c’est exactement l’inverse.
La peau noire n’est jamais un problème que la lumière doit résoudre.
Elle devient l’un des endroits où la lumière travaille le plus.
Reflets.
Volumes.
Brillance.
Profondeur.
La photographie ne cherche plus simplement à rendre le sujet visible.
Elle cherche à lui donner une présence.
Qui a le droit d’être monumental ?
C’est peut-être l’une des caractéristiques les plus frappantes de son travail.
Ses modèles sont souvent photographiés comme des monuments.
La caméra ne semble pas les surprendre.
Elle les installe.
Les poses sont frontales.
Les silhouettes occupent fortement le cadre.
Certains corps paraissent presque sculpturaux.
Cette monumentalité possède une histoire.
Portrait officiel, peinture aristocratique, photographie de studio, publicité de luxe : la représentation du pouvoir a toujours utilisé des codes précis.
Position.
Échelle.
Lumière.
Décor.
Regard.
Pavarotti réutilise une partie de ce vocabulaire en plaçant très souvent des modèles noirs au centre de l’image.
Pas en périphérie.
Pas comme signe de diversité ajouté à une composition.
Au centre.
La photographie de mode fabrique aussi des corps
On parle souvent de la photographie de mode comme si son sujet principal était le vêtement.
Ce n’est qu’une partie de l’histoire.
Une photographie de mode décide aussi comment un corps doit apparaître.
Comment il se tient.
Quelle peau est désirable.
Quel visage mérite un gros plan.
Quelle masculinité peut être montrée.
Quelle féminité peut être inventée.
Quels corps peuvent incarner le luxe.
Pendant des décennies, ces décisions ont contribué à fabriquer un imaginaire extrêmement normé.
La mode ne vend donc jamais seulement une robe ou un sac.
Elle vend également une manière d’être visible.
Le travail de Pavarotti intervient précisément à cet endroit.
Pourquoi ces images fonctionnent-elles hors du magazine ?
Une photographie éditoriale possède normalement une durée de vie très courte.
Elle paraît dans un numéro.
Circule sur les réseaux sociaux.
Accompagne une collection.
Puis une nouvelle saison arrive.
Le musée modifie cette temporalité.
Une photographie conçue dans l’économie rapide de la mode peut soudain être regardée plusieurs années plus tard.
Le vêtement n’est plus nécessairement disponible.
La campagne est terminée.
La collection appartient déjà aux archives.
Mais l’image reste.
C’est à ce moment que l’on découvre si elle contenait autre chose.
Une composition.
Un langage.
Une représentation.
Une manière particulière de regarder une époque.
De la publicité à l’histoire des images
Le passage de la photographie de mode au musée n’est évidemment pas nouveau.
Irving Penn.
Richard Avedon.
Guy Bourdin.
Helmut Newton.
Peter Lindbergh.
Paolo Roversi.
La liste des photographes dont les images ont progressivement quitté magazines et campagnes pour rejoindre collections et expositions est longue.
Ce déplacement modifie aussi leur statut.
Une image initialement produite dans un système commercial devient un document culturel.
Elle peut alors être analysée pour ce qu’elle raconte de son époque.
Des vêtements.
Mais aussi du genre.
Du corps.
De la beauté.
De la race.
Du luxe.
Du pouvoir.
C’est précisément pourquoi le musée est un endroit intéressant pour regarder Pavarotti.
Le Musée des Arts Décoratifs n’est pas un hasard
Le MAD se situe lui-même à la frontière de plusieurs disciplines.
Mode.
Design.
Arts graphiques.
Mobilier.
Bijou.
Publicité.
Photographie.
Les objets qu’il conserve appartiennent souvent simultanément à une histoire esthétique, industrielle et commerciale.
Une photographie de mode possède exactement cette ambiguïté.
Elle peut être une commande.
Une publicité.
Un document sur un vêtement.
Une œuvre photographique.
Une archive d’une époque.
Et parfois tout cela à la fois.
Pavarotti se situe particulièrement bien dans cet espace indécis.
Ses images sont profondément liées à l’industrie de la mode.
Mais elles possèdent suffisamment d’autonomie visuelle pour survivre à la collection qu’elles étaient initialement chargées de montrer.
Après l’ère du minimalisme beige
Il y a aussi quelque chose de très contemporain dans cette quantité de couleur.
Une partie importante de la culture visuelle des années 2010 s’est progressivement uniformisée autour de palettes neutres.
Beige.
Gris.
Blanc cassé.
Intérieurs minimalistes.
Packaging discret.
Identités visuelles épurées.
Les images de Pavarotti semblent appartenir au mouvement inverse.
Elles ne cherchent pas à se faire oublier.
Elles réclament le regard.
Cette saturation peut être comprise comme une esthétique personnelle.
Mais elle s’inscrit aussi dans un moment où photographie, mode et design redécouvrent progressivement la possibilité de l’excès après des années de minimalisme numérique.
Le maximalisme revient.
Et avec lui, la couleur.
Une photographie peut-elle être luxueuse ?
Le mot paraît étrange.
Pourtant, les images de Pavarotti produisent souvent exactement cette sensation.
Pas seulement parce qu’elles montrent des vêtements coûteux.
Le luxe vient de la lumière.
De la densité des couleurs.
De la précision de la composition.
De la manière dont chaque surface semble avoir été travaillée.
Le corps lui-même reçoit cette attention.
C’est peut-être là que représentation et esthétique se rejoignent.
Pendant longtemps, parler de diversité dans la mode a parfois conduit à considérer la représentation comme une question presque statistique :
combien de mannequins ?
Quelles origines ?
Quels corps ?
Pavarotti pose une autre question.
Comment sont-ils photographiés ?
Être présent dans une image ne suffit pas.
Encore faut-il regarder la manière dont l’image vous traite.
Ce que Rafael Pavarotti photographie vraiment
La photographie de mode a toujours possédé une étrange capacité.
Elle transforme un produit commercial en fantasme.
Une robe devient une attitude.
Un parfum devient une histoire.
Une paire de chaussures devient un monde.
Chez Rafael Pavarotti, cette capacité s’applique aussi aux personnes.
Ses modèles ne semblent pas simplement porter des vêtements.
Ils occupent l’espace.
Ils deviennent couleurs, volumes, silhouettes.
Ils deviennent parfois presque irréels.
Et c’est peut-être là que son travail dépasse le vêtement.
Pavarotti ne photographie pas uniquement la mode.
Il photographie ce que cela signifie d’être suffisamment visible pour devenir une image.