Pour Joyeuse retraite papa, Rayane Mcirdi part de l’histoire de son père : celle d’un ouvrier qui quitte définitivement l’usine après quarante années de travail. Au Plateau, le film Le Dernier Jour de Dino transforme cette journée ordinaire en matière artistique. Et pose une question beaucoup plus vaste : quelles vies considérons-nous comme suffisamment importantes pour devenir des images ?
Un homme termine sa journée.
Il accomplit une dernière fois les gestes répétés pendant des années.
Il parle avec ses collègues.
Puis il quitte l’usine.
Cette fois, il ne reviendra pas le lendemain.
Il part à la retraite.

Il aura travaillé là pendant quarante ans.
Voilà le point de départ de Le Dernier Jour de Dino, nouveau film de Rayane Mcirdi, inspiré de l’histoire de son propre père et présenté au Plateau dans son exposition Joyeuse retraite papa.
Rien de spectaculaire.
Pas de personnage historique.
Pas d’événement extraordinaire.
Pas de destin exceptionnel.
Seulement une journée que des milliers de personnes ont probablement vécue avant lui.
C’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être regardée.
Qui mérite de devenir le sujet d’une œuvre ?
L’histoire de l’art a longtemps fourni une réponse assez claire.
Les puissants.
Les riches.
Les saints.
Les héros.
Les commanditaires.
Les personnages dont le nom méritait, supposément, de traverser le temps.
Les autres apparaissaient aussi.
Paysans.
Domestiques.
Ouvriers.
Habitants des rues.
Mais souvent comme types sociaux, décors ou symboles davantage que comme individus possédant leur propre récit.
La photographie puis le cinéma ont considérablement déplacé cette frontière.
Une vie n’avait plus besoin d’être exceptionnelle pour devenir une image.
Pourtant, toutes les vies ne sont toujours pas racontées de la même manière.
C’est là que le travail de Rayane Mcirdi devient intéressant.
Son père n’est pas un sujet sociologique
Le piège serait facile.
Un père ouvrier.
Quarante années d’usine.
Une famille liée à l’Algérie et à la France.
La banlieue parisienne.
Tous les éléments sont présents pour transformer une personne en démonstration.
Immigration.
Classe ouvrière.
Travail.
Transmission.
Banlieue.
Mais Mcirdi procède autrement.
Ses films se construisent à partir des histoires, souvenirs et anecdotes de sa famille, de ses proches et des habitants d’Asnières-sur-Seine et de Gennevilliers, où il a grandi. Ils se situent volontairement entre documentaire et fiction.
Il ne prétend donc pas simplement enregistrer la réalité.
Il la met en scène.
La reconstruit.
La transforme en cinéma.
Cette différence est fondamentale.
Filmer quelqu’un que l’on connaît déjà
Un documentaire consacré à un inconnu commence souvent par une enquête.
Il faut rencontrer.
Observer.
Questionner.
Comprendre.
Avec la famille, le problème est presque inverse.
On croit déjà connaître.
Un père est une accumulation de souvenirs.
Des phrases répétées.
Des habitudes.
Des silences.
Des histoires racontées tellement souvent qu’elles deviennent presque des légendes familiales.
Faire de cette personne le sujet d’une œuvre implique donc une étrange opération.
Il faut regarder à nouveau quelqu’un que l’on a toujours regardé.
Et découvrir que sa vie existe aussi en dehors de notre propre relation avec lui.
Quarante ans peuvent tenir dans une journée
Le Dernier Jour de Dino repose sur une idée narrative particulièrement simple.
Ne pas raconter quarante années de travail.
Raconter leur fin.
Le film suit cette dernière journée : les derniers gestes à l’usine, les relations avec les collègues, puis le retour auprès de la famille. Le Frac décrit un moment traversé par la solidarité, la tendresse, la nostalgie et les non-dits.
Le procédé change complètement l’échelle.
Quarante ans deviennent quelques heures.
Une vie professionnelle apparaît à travers le moment où elle disparaît.
C’est souvent ainsi que fonctionne la mémoire.
Nous ne conservons pas chaque journée.
Nous conservons certains gestes.
Certains lieux.
Certains départs.
Le travail disparaît de nos images
Nous voyons énormément de personnes au travail.
Mais assez peu le travail lui-même.
La publicité montre le produit.
La mode montre le vêtement terminé.
Instagram montre le restaurant avant de montrer la cuisine.
LinkedIn montre volontiers la réussite professionnelle.
Beaucoup moins les milliers de gestes identiques qui la précèdent.
Le travail industriel pose une difficulté supplémentaire.
Une grande partie de celui-ci se déroule dans des espaces auxquels le public n’accède jamais.
Usines.
Entrepôts.
Ateliers.
Zones logistiques.
La ville consomme ce qu’ils produisent sans nécessairement regarder ceux qui y travaillent.
Filmer l’usine revient donc aussi à rendre visible un espace social habituellement situé hors champ.
Une retraite est aussi la disparition d’un monde
Nous parlons généralement de la retraite comme d’un événement administratif.
Un âge.
Des trimestres.
Une pension.
Une date.
Mais quitter un emploi après quarante ans implique autre chose.
Un lieu disparaît du quotidien.
Des collègues cessent d’être vus chaque matin.
Des gestes appris pendant des décennies deviennent soudain inutiles.
Une organisation entière du temps s’arrête.
Se lever.
Partir.
Arriver.
Travailler.
Déjeuner.
Reprendre.
Rentrer.
Recommencer.
Le dernier jour possède alors quelque chose de paradoxal.
Tout semble encore normal.
Et pourtant tout est déjà terminé.
Que transmet-on d’une vie de travail ?
La question traverse Joyeuse retraite papa.
Que reste-t-il d’une carrière lorsque le travail s’arrête ?
Des objets ?
Des compétences ?
Des souvenirs ?
Des histoires ?
Des habitudes ?
Une manière de tenir son corps ?
Une fatigue ?
Une fierté ?
Pour les enfants, la vie professionnelle des parents possède souvent quelque chose d’abstrait.
Nous savons où ils travaillent.
Nous savons parfois ce qu’ils font.
Mais nous n’avons pas vécu les milliers d’heures passées sans nous.
L’œuvre peut alors devenir un endroit étrange de transmission.
Le fils ne reprend pas nécessairement le métier du père.
Il en reprend l’histoire.
La famille comme archive
Cette logique existe déjà dans le travail de Mcirdi.
Né en 1993 à Asnières-sur-Seine et vivant à Gennevilliers, l’artiste utilise régulièrement les récits de son entourage comme matière première. Les histoires qui circulent dans sa famille entre l’Algérie et la France rencontrent celles des habitants des territoires où il a grandi.
Une anecdote familiale peut ainsi devenir un scénario.
Un souvenir devient une scène.
Une parole devient un dialogue.
La famille fonctionne presque comme une archive orale.
Mais une archive très différente de celles que conservent les institutions.
Elle est instable.
Les histoires changent légèrement lorsqu’elles sont racontées.
Certains détails disparaissent.
D’autres prennent de l’importance.
Les versions se contredisent.
La fiction n’arrive donc pas nécessairement après la mémoire.
Elle existe déjà à l’intérieur.
La banlieue n’est pas un décor
Asnières-sur-Seine.
Gennevilliers.
Ces territoires reviennent dans le travail de Mcirdi parce qu’ils appartiennent à sa propre géographie.
Là encore, la position est importante.
Pendant des décennies, une grande partie des images médiatiques consacrées aux banlieues françaises ont été produites depuis l’extérieur.
On vient filmer.
On explique.
On repart.
Le territoire devient alors facilement le support d’un récit déjà écrit :
violence.
immigration.
pauvreté.
jeunesse.
émeutes.
Mcirdi part d’un autre endroit.
Il raconte des lieux qu’il connaît à travers des personnes qu’il connaît.
Le Frac insiste précisément sur cette volonté de produire des récits éloignés des représentations convenues de la banlieue, traversés aussi par l’humour, les liens familiaux, les contradictions et les rêves.
Le changement paraît subtil.
Il est immense.
Qui tient la caméra change l’histoire
La représentation n’est jamais uniquement une question de sujet.
Elle dépend aussi de la position de celui qui regarde.
Photographier son père n’est pas photographier « un ouvrier ».
Filmer son quartier n’est pas filmer « la banlieue ».
Raconter sa famille n’est pas documenter « l’immigration ».
Les catégories existent.
Mais elles arrivent après les personnes.
C’est peut-être l’un des déplacements les plus importants du travail de Mcirdi.
Il ne transforme pas sa famille en sujet social.
Il permet à une histoire familiale de révéler quelque chose de social.
L’ordre change tout.
Du salon familial au musée
Et puis quelque chose d’encore plus étrange se produit.
Une histoire racontée dans une famille entre dans une institution artistique.
Joyeuse retraite papa est la première exposition institutionnelle parisienne de Rayane Mcirdi. Elle est présentée au Plateau, espace du Frac Île-de-France, jusqu’au 21 février 2027. Le film se déploie dans l’exposition en plusieurs chapitres.
Le déplacement est symboliquement puissant.
Des souvenirs familiaux deviennent une œuvre.
L’expérience d’un ouvrier devient un film.
Une dernière journée d’usine entre dans une collection d’images contemporaines.
Ce qui aurait pu rester une histoire racontée à table devient quelque chose que des inconnus viennent regarder.
Quand l’intime devient collectif
C’est probablement à cet endroit que Joyeuse retraite papa dépasse le portrait du père de l’artiste.
Nous ne connaissons pas Dino.
Nous n’avons pas travaillé avec lui.
Nous n’avons pas vécu dans sa famille.
Et pourtant, beaucoup peuvent reconnaître quelque chose.
Un père qui vieillit.
Une mère qui arrête de travailler.
Un métier dont on ne connaît finalement presque rien.
Des histoires familiales répétées depuis l’enfance.
Des parents dont on découvre progressivement qu’ils avaient une vie avant nous.
La force de l’intime tient précisément à ce paradoxe.
Plus une histoire devient précise, moins elle a parfois besoin de prétendre représenter tout le monde.
Elle peut simplement raconter quelqu’un.
Et laisser les autres reconnaître ce qui leur appartient.
Peut-être avons-nous mal défini les vies ordinaires
L’expression elle-même pose problème.
Une « vie ordinaire ».
Ordinaire pour qui ?
Quarante années passées dans une usine peuvent sembler ordinaires parce que des millions de personnes ont travaillé toute leur vie.
Mais vues depuis une autre génération, elles racontent déjà un monde en transformation.
Les métiers changent.
Les usines ferment ou se déplacent.
Les territoires se transforment.
Les trajectoires migratoires deviennent mémoire familiale.
Les parents vieillissent.
Ce qui paraissait banal devient archive.
C’est souvent ce que l’art comprend avant nous.
Quand la vie de nos parents devient une œuvre
Il existe un moment où nous cessons progressivement de regarder nos parents uniquement comme nos parents.
Ils deviennent aussi des personnes qui ont eu vingt ans.
Qui ont travaillé.
Migré parfois.
Aimé.
Échoué.
Attendu.
Répété les mêmes gestes.
Connu des lieux qui n’existent plus.
Traversé une époque dont nous n’avons vu que la fin.
Faire une œuvre à partir de cette vie ne signifie pas nécessairement la rendre extraordinaire.
Peut-être exactement l’inverse.
Accepter qu’elle n’ait pas besoin de l’être.
Joyeuse retraite papa part d’un homme qui termine sa dernière journée de travail.
Mais derrière lui apparaissent beaucoup d’autres vies rarement transformées en images.
Des collègues.
Des familles.
Des ouvriers.
Des parents.
Des histoires dont personne n’avait nécessairement pensé qu’elles appartenaient à l’histoire de l’art.
La question n’est donc peut-être plus :
qui mérite de devenir le sujet d’une œuvre ?
Mais pourquoi avons-nous si longtemps pensé que certaines vies le méritaient davantage que d’autres ?
INFOS PRATIQUES
Rayane Mcirdi — Joyeuse retraite papa
Frac Île-de-France — Le Plateau
22 rue des Alouettes, Paris 19e
Du 24 septembre 2026 au 21 février 2027
Du mercredi au dimanche, 14h–19h
Nocturne jusqu’à 21h le premier mercredi du mois
Entrée libre
Commissariat : Céline Poulin.